Informatique · Intelligence Artificielle

Comprendre les LLMs : Tokens, paramètres et « hallucinations » de l'IA

Comment fonctionne vraiment une intelligence artificielle générative ? Décryptage des mécanismes cachés — du texte découpé en nombres à la tentation de tout inventer.

Patrick Boens, informaticien chez Hola One
6 Juillet 2026
8' min de lecture

Illustration : représentation visuelle de tokens textuels et de connexions neuronales — Hola One, 2026

Derrière chaque réponse d'un chatbot comme ChatGPT se cache une mécanique précises — et souvent mal comprise. Entre les « tokens » qui découpent le texte en fragments calculables, les 175 milliards de paramètres d'un modèle comme GPT-3, et le phénomène troublant des « hallucinations », cet article lève le capot sur le fonctionnement réel des grands modèles de langage (LLMs).

Si vous utilisez une IA au quotidien et que vous vous êtes déjà demandé pourquoi elle se trompe avec autant d'assurance, la réponse se trouve dans les lignes qui suivent.

Points clés

  • Un LLM ne « comprend » pas — il prédit statistiquement le mot le plus probable
  • Le texte est converti en nombres (tokens) avant tout calcul
  • Les « hallucinations » ne sont pas un bug accidentel mais une conséquence du mécanisme
  • Des réflexes simples permettent de réduire drastiquement les erreurs

1. Prédire le mot suivant : la seule chose que fait un LLM

Un grand modèle de langage ne « pense » pas au sens humain. Sa seule tâche fondamentale — et c'est tout ce qu'il fait — est de prédire le mot suivant dans une phrase. C'est analogue au clavier de votre smartphone : après « Je vais », il vous suggère « aller » parce que c'est la suite la plus probable.

La différence avec votre clavier ? Le LLM ne se limite pas au mot suivant. Il prédit des milliers de mots successifs, un par un, à une vitesse vertigineuse, en réévaluant à chaque étape ce qui a déjà été produit. Le texte généré n'est pas « compris » — il est construit par prédiction statistique.

C'est cette simplicité apparente du mécanisme qui est à la fois sa force (flexibilité générale du langage) et sa fragilité, sa tendance à produire des textes cohérents en apparence mais faux en contenu.

2. Qu'est-ce qu'un token ?

Du texte lisible à la mathématique pure

Avant de pouvoir calculer quoi que ce soit, un LLM doit convertir le texte en nombres. C'est le rôle des tokens. Un token est un fragment de texte — pas nécessairement un mot entier. Le découpage varie selon le modèle, mais le principe est le même : le texte est fractionné, puis chaque fragment est remplacé par un nombre.

L'exemple souvent donné est le mot « tournevis ». Plutôt que d'être traité comme un tout, il peut être découpé en deux tokens : « tourne » et « vis ». Chaque fragment devient un nombre. Le modèle ne « voit » jamais le mot — il ne manipule que des chiffres.

Ce principe s'applique à tout : chaque mot, chaque syllabe, chaque signe de ponctuation est tokenisé, converti en nombre, puis traités collectivement par le réseau de neurones du modèle.

Un LLM ne comprend pas le sens de « tournevis ». Il sait seulement que, statistiquement, après le token « tourne », le token « vis » apparaît très fréquemment dans son corpus d'entraînement.

— D'après une explanation de Patrick Boens, informaticien Hola One

En pratique, les tokens ne correspondent jamais exactement aux mots. Un texte de 1 000 mots génère typiquement entre 700 et 1 400 tokens selon la langue et le contenu. Chaque token a un coût calculatoire — c'est pourquoi le nombre de tokens influence directement le prix et la vitesse des requêtes.

3. Le cas « Strawberry » : pourquoi le R compte

L'un des exemples les plus frappants des limites des LLMs est le problème du comptage de lettres : « Combien y a-t-il de R dans strawberry ? ». Longtemps, les LLMs répondaient « 2 » — alors qu'il y en a 3 (s-t-r-a-w-b-e-r-r-y). Pourquoi ?

Parce que le modèle ne « voit » pas le mot comme un humain : il ne le lit pas lettre par lettre. Il traite des tokens — qui sont souvent des sous-mots ou des groupes de caractères. Compter les R devient alors un exercice statistique délicat. Le modèle peut « deviner » correctement si le pattern est fréquent dans ses données d'entraînement — mais pas s'il requiert un comptage lettre par lettre.

Ce bug a été progressivement corrigé pour deux raisons majeures¹ :

  • La mémorisation « virale » : des millions d'utilisateurs ont posé la question de manière virale sur les réseaux sociaux. Le modèle a fini par « mémoriser » la réponse correcte comme un pattern statistique dominant.
  • Le raisonnement pas à pas (chain-of-thought) : les modèles modernes incités à « réfléchir à voix haute » avant de répondre arrivent à compter correctement — car le comptage devient une tâche de raisonnement plutôt qu'une simple prédiction statistique.

Ce cas illustre une règle essentielle : un LLM n'est pas une machine à calculer — c'est une machine à prédire du langage plausible, ce qui n'est pas la même chose.

4. Paramètres et entraînement : combien pèse un LLM ?

Le nombre de paramètres

Les paramètres d'un LLM sont les valeurs numériques apprises pendant l'entraînement. On peut les imaginer comme les « poids » des connexions dans un réseau de neurones artificiel. Plus un modèle a de paramètres, plus il peut capturer de patterns complexes du langage.

Le modèle GPT-3 d'OpenAI, publié en 2020, comptait 175 milliards de paramètres² — c'est-à-dire 175 000 000 000 valeurs numériques apprises à partir de milliers de milliards de mots piochés sur Internet. C'est le modèle de référence historique de cette génération de LLMs.

Les modèles actuels (GPT-4, GPT-4o, Claude, Gemini…) sont nettement plus grands — mais leurs développeurs n'ont pas communiqué de chiffres officiels précis. On peut donc raisonnablement estimer qu'ils comptent significativement plus de paramètres que GPT-3, sans avancer de nombre inexact.

L'entraînement : la prédiction du mot masqué

Comment un LLM apprend-il à parler ? La méthode principale s'appelle le pré-entraînement par prédiction du mot masqué (masked language modeling). Concrètement : on cache un mot dans une phrase et on demande au modèle de deviner lequel. Des milliards de fois. Chaque erreur ajuste un peu les paramètres.

Après des milliers de milliards de mots d'entraînement, le modèle a « appris » la grammaire, le vocabulaire, les raisonnements et une bonne partie du bon sens textuel — sans qu'aucun humain n'ait programmé de règles explicite. Et il le fait pour beaucoup de langues différentes.

175 Md
C'est le nombre de paramètres de GPT-3, annoncé par OpenAI en mai 2020 dans le papier « Language Models are Few-Shot Learners »². Aucun chiffre officiel n'a été confirmé pour les modèles actuels — leurs architectures sont gardéessecrètes.

5. Le raffinage : du modèle brut à l'assistant utile

Fine-tuning supervisé

Le pré-entraînement donne un modèle qui parle bien — mais pas un modèle qui fait ce qu'on lui demande. Pour cela, on utilise le fine-tuning supervisé : on présente au modèle des exemples de conversations où un humain donne une instruction et un expert fournit la réponse idéale. Le modèle s'ajuste pour imiter ces conversations – ce sont souvent de petites mains payées une misère qui font cela pour les mastodontes de l'informatique, un côté parfaitement détestable de ce « business » !

Après cette étape, le modèle comprend mieux les intentions de l'utilisateur et produit des réponses mieux structurées. Mais il lui manque encore quelque chose de crucial : le jugement de valeur. Est-ce que cette réponse est réellement meilleure que celle-là ?

RLHF : l'apprentissage par préférence humaine

C'est là qu'intervient le RLHF (Reinforcement Learning from Human Feedback) — l'apprentissage par renforcement à partir de préférences humaines³. L'idée est simple : au lieu de programmer ce qui est « bon », on demande à des humains d'évaluer des paires de réponses et de dire laquelle ils préfèrent.

Ces préférences entraînent un « modèle de récompense » (reward model) qui apprend à noter automatiquement si une réponse est souhaitable. Le modèle de langage est ensuite optimisé — via un algorithme d'apprentissage par renforcement — pour maximiser ce score de préférence.

C'est le RLHF qui a transformé GPT-3 en ChatGPT : avant RLHF, le modèle produisait des réponses techniquement correctes mais souvent non utiles, maladroites ou hors sujet. Après RLHF, il devient un assistant qui suit les instructions et produit des réponses naturellement meilleures — du moins selon le jugement des évaluateurs humains.

Le RLHF a un coût caché : il encode les préférences subjectives des évaluateurs humains embauchés par l'entreprise. Ces préférences ne sont pas universelles — elles reflètent une culture, un contexte, un moment précis qui peuvent être biaisés volontairement. C'est une des raisons pour lesquelles deux LLMs peuvent donner des réponses très différentes à la même question.

— D'après les travaux d'OpenAI sur InstructGPT (2022)

6. L'hallucination : mentir ou se tromper ?

Le terme « hallucination » est souvent mal compris. Un LLM qui invente un fait n'est pas « menteur » au sens humain — il n'a pas l'intention de tromper. Il fait simplement ce pour quoi il a été conçu : générer du texte statistiquement plausible.

L'exemple souvent utilisé pour illustrer ce phénomène : on demande à une IA « où se trouve un lavage de voiture à 50 mètres d'ici » — sans préciser si l'utilisateur est à pied ou en voiture. L'IA peut répondre « à 50 mètres, y aller à pied » ou « à 50 mètres, y aller en voiture » — les deux paraissent également plausibles dans son modèle statistique. L'IA ne sait pas quel scénario est le bon, car elle n'a pas le contexte nécessaire alors que pour nous la question est idiote car si on y va à pied, on ne pourra pas laver le véhicule !

L'hallucination est donc une conséquence directe du mécanisme de prédiction : si le modèle n'a  pas l'information pour trancher, il produit quand même une réponse — la plus « plausible » selon ses statistiques. C'est différent d'un mensonge : un menteur sait la vérité et choisit de la falsifier. Un LLM qui « hallucine » ne sait pas — et le signale rarement.

C'est pour cette raison que les LLMs actuels, malgré leurs capacités remarquables, restent non déterministes dans leurs faits : un même prompt peut produire des chiffres, des dates ou des références légèrement différents à chaque exécution.

Halluciner n'est pas mentir. Le menteur sait la vérité et choisit de la falsifier. L'IA qui « hallucine » ne sait pas — et produit néanmoins une réponse avec assurance. C'est la nature même de la prédiction statistique, pas un défaut de volonté.

7. Trois réflexes pour utiliser une IA avec discernement

1 Donner l'intention et le contexte, pas juste la tâche

Au lieu de « Rédige un email », dites : « Je dois refuser poliment une proposition commerciale venue de chez un concurrent. Mon client actuel est très satisfait. Le ton doit rester professionnel. » Plus le contexte est riche, plus la réponse est pertinente. Personnellement, j'utilise la méthode des 5 ou 6 W – what? why? where? who? when? hoW? –  quand je dois clarifier un contexte.

2 Poser soi-même les contraintes et demander à l'IA de questionner

Précisez d'emblée le public cible, le ton souhaité (formel, détendu, technique…), la longueur maximale, les éléments à éviter. Et n'hésitez pas à dire : « Si tu as un doute sur le contexte, pose-moi une question avant de répondre. » Cela réduit considérablement les réponses generiques ou mal ciblées.

3 Vérifier les faits, chiffres et sources — ton assuré ≠ exactitude

L'IA peut répondre avec une assurance totale sur un fait imaginaire. Un chiffre inventé sonnera aussi confiant qu'un chiffre réel. Vérifiez systématiquement les données sensibles (noms, dates, chiffres, réglementations, sources académiques). Un ton fluide et assuré n'est pas une garantie de vérité.

8. L'ère des agents IA : la prochaine frontière

Nous sommes aujourd'hui à l'orée d'une nouvelle phase : celle des agents IA. Là où un LLM se limite à produire du texte en réponse à une question, un agent IA peut enchaîner des actions — rechercher une information, exécuter un script, envoyer un email, manipuler un fichier. Le modèle ne se contente plus de prédire des mots : il orchestre des tâches.

Cette évolution rend lesLLMs encore plus puissants — mais ne supprime pas leurlimite fondamentale : la prédiction statistique reste le moteur, et les réflexes de vérification décrits ci-dessus restent plus que jamais d'actualité.

Comprendre comment marche un LLM, c'est savoir l'utiliser à bon escient. La machine est impressionnante ; le discernement humain reste irremplaçable.

À retenir

Les mécanismes décrits dans cet article sont des vulgarisations accessibles. Ils reposent sur des sources vérifiables (voir section Sources ci-dessous) mais restent des simplifications de processus techniques complexes. Pour toute décision technique ou critique, consultez un professionnel.

Notes

¹ Correction du bug « Strawberry » : l'amélioration provient de deux mécanismes distincts. D'une part, la répétition massive de la question par des millions d'utilisateurs a ancrée la réponse correcte dans les statistiques du modèle. D'autre part, l'adoption de techniques de chain-of-thought prompting (raisonnement pas à pas) permet au modèle de décomposer la tâche de comptage au lieu de se fier à une simple association tokenisée.

² 175 milliards de paramètres : chiffre officiellement annoncé par OpenAI pour GPT-3 dans le papier « Language Models are Few-Shot Learners » (Brown et al., arXiv:2005.14165, mai 2020). Les architectures des modèles suivants (GPT-4, GPT-4o, etc.) n'ont pas été rendues publiques par OpenAI.

³ RLHF : technique introduite par OpenAI dans le papier « Training language models to follow instructions with human feedback » (Ouyang et al., arXiv:2203.02155, mars 2022). Voir aussi : article de blog OpenAI, « Aligning language models to follow instructions » (mars 2022).

Sources

  • Vidéo source : « Comment fonctionne vraiment une IA ? Comprendre les LLM : Le Guide Ultime pour Débutants» youtu.be/ReWSbxmIITM
  • GPT-3 : Brown, T. B. et al. « Language Models are Few-Shot Learners ». arXiv:2005.14165. OpenAI, mai 2020. arxiv.org/abs/2005.14165
  • InstructGPT / RLHF : Ouyang, L. et al. « Training language models to follow instructions with human feedback ». arXiv:2203.02155. OpenAI, mars 2022. arxiv.org/abs/2203.02155

Cet article a été écrit par Intelligence Artificielle et a été relu, corrigé et validé par Patrick Boens, informaticien chez Hola One.

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